Le phénomène Shatta entre culture et « slackness »

Cousin jamaïcain du rap américain, le dancehall est souvent présenté comme l’enfant terrible du reggae. À l’instar du rap, c’est d’abord une musique qui porte l’expérience de la pauvreté. Elle résonne comme l’écho de la dureté des conditions de vie dans les ghettos de Kingston. Ainsi le dancehall fait-il souvent scandale auprès de la « bonne société », tant par ses mises en scène du sexe, de la violence et de l’argent – autant de sujets qui renvoient au domaine du slackness (i.e. de la débauche) – que par les critiques sociales proférées par ses artistes à l’encontre des valeurs de la classe dominante auxquelles sont opposés les principes de leur culture : celle des exclus de la société jamaïcaine. C’est à la suite d’une discussion avec des amis sur la « shattatisation » que nous nous sommes rendus compte qu’il existe une mauvaise appropriation culturelle du phénomène.

Se détourner des soucis du quotidien

Le dancehall est un espace qui permet de « purger » le caractère aliénant de la réalité sociale. En d’autres termes, lors des festivités, les consommateurs du dancehall sont détournés des soucis du quotidien. Le dancehall est un espace thérapeutique, où les classes défavorisées tentent de reprendre le contrôle de leur existence. En effet, à partir des années 1980, les mutations économique et urbaine de la Jamaïque placent la musique dancehall dans un contexte problématique marqué par l’intensification des difficultés socioéconomiques. Le dancehall, en tant que champ de création et d’expression, accueille une génération de Jamaïcains qui a vécu les transformations du pays inhérentes aux multiples programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international (fmi) entre 1977 et 1990. Il constitue un refuge cathartique, où les acteurs et consommateurs ont le sentiment de pouvoir se libérer des contraintes socioéconomiques en adhérant aux valeurs capitalistes de la société de consommation.

Le dancehall espace d’expression et de création

La naissance de la musique dancehall a suscité de nombreux débats à la Jamaïque et ailleurs.  Ce fut le début d’un recul certain de la dynamique politique et socioculturelle insufflée par le reggae ainsi que le mouvement rastafari. Largement critiqué pour les excès de ses acteurs, qui déclament des paroles explicites, adulés par les jeunes Jamaïcains issus des quartiers défavorisés, le dancehall a gagné ses lettres de noblesse dans les ghettos. Des dancehall queens, des fractures du pénis, du daggering, le phenomène « shatta » a gagné du terrain au point de traverser les frontières et devenir une pratique obscène à l’étranger.

  Très peu d’études ont envisagé la musique dancehall dans sa conception réflexive de l’espace. L’une des premières choses à savoir c’est l’importance de la notion d’espace. Un espace de production, de consommation culturelle et surtout d’expression.